Il y a presque trente ans paraissait une Anthologie de la littérature des Italiens de Belgique [1]. L’ouvrage présentait plus de deux cents livres publiés, ayant en commun d’avoir pour auteur(e)s des Italien(ne)s de Belgique.
Parmi ces 70 auteur(e)s nous n’avions pas recensé séparément les femmes. Il nous semblait qu’ils et elles étaient simplement des écrivain(e)s. Nous adoptions le point de vue de Nathalie Sarraute pour laquelle il n’y a pas d’écriture féminine.
Monique Wittig, pionnière en France du Mouvement de la Libération des femmes, pensait aussi qu’on est simplement «écrivain ou pas». Elle refusait le discours – aujourd’hui à la mode – selon lequel des femmes géniales ont été exclues du “canon” des écrivains parce que femmes. Pour elle, cette idée procédait d’une théorie de la victimisation et était en outre inexacte: les grandes écrivaines (George Sand, Colette …) ont été portées aux nues dès leur époque, parfois justement parce que femmes.
Quoi qu’il en soit, il s’agit ici d’un article sur les femmes italiennes dans la littérature de Belgique et je relève que parmi les 70 auteur(e)s que nous avions recensé(e)s, dix-sept étaient des femmes, soit un pourcentage non négligeable de 25%. J’ai voulu, dans cet article, voir ce qu’elles étaient devenues mais aussi introduire dans ce panorama de femmes, de nouvelles venues qui continuent à revendiquer des racines italiennes ou s’en inspirent, et tenter de comprendre pourquoi certaines écri-vaines n’ont plus rien publié et d’autres ont poursuivi une belle carrière.
1. Abandonner, évoluer
Parmi les dix-sept auteures recensées en 1996, nombreuses sont celles dont je n’ai pas retrouvé trace.
Qu’est-devenue Teresa D’Intino (1936), poétesse marquée par son mariage par procuration et sa migration en Belgique? Elle était animée d’une volonté farouche “d’ouvrir à tout prix les saintes portes blindées de la littérature et du savoir”. Après avoir publié dans de nombreuses revues et trois recueils de poèmes, a-t-elle déposé la plume qui anesthésiait ses blessures?
Giovanna Catelli (1944) qui décrivait en touches sensibles autant les réfugiés du Centre d’accueil que la pâtisserie bruxelloise où s’approvisionnent les Italiens, a-t-elle continué à écrire dans l’autobus des vers rédigés tant en français qu’en dialecte du Latium ou en italien?
Et Jenny D’Imverno (1926) qui écrivait des poèmes et des contes en wallon, est-elle devenue centenaire?
Pour Vanna Bianciardi Bastreghi (1931), je sais qu’elle était rentrée en Italie et que son autobiographie Per amore e per arte est parue à titre posthume (Siena, Betti Editrice, 2021).
Mais pour d’autres (Anna Corrado, Anne-Marie Falisi, Enrica Bonanni, Maria Rodia Manno, Rita Mazzucchi …) les informations me manquent totalement.
Par contre, un certain nombre de nos écrivaines ont évolué vers d’autres formes d’art. Ainsi, Solange Abbiati (1949), qui a écrit un très beau poème (en flamand) sur sa double appartenance, de mère flamande et de père italien [2], a évolué vers la peinture. Est-ce pour ne pas entrer en concurrence avec son mari, le poète Stefaan Van den Bremt, membre de l’Académie et couronné pour l’ensemble de son œuvre, dont elle a illustré le livre In zee (2020)?
Anita Beni (1950), née aussi d’un mariage mixte, a vu son premier recueil de poésie (La mort de l’enfant) préfacé par Marcel Broodthaers. Elle a continué à écrire (En vrac, 2001) sur sa quête d’identité mais s’est mise à peindre et a aussi réalisé un film dans le même esprit de réalisation de soi.
Juliette Dellamaria (1938), qui écrivait en wallon, s’est tournée également vers la peinture et des ateliers de créativité.
Quant à Anita Nardon (1931), après avoir publié vingt-sept ouvrages de poésie, elle s’est dirigée vers les contes, la critique d’art et les textes accompagnant des livres d’art [3].
Mais Carmelina Carracillo (1960) a continué à écrire et publier en Belgique. Son livre L’Italienne (EPO, 1999) a connu un certain succès et a été suivi de recueils de courts poèmes [4].
Par ailleurs, Rossella Paschi (1950), qui avait déjà écrit en Belgique où elle travaillait, a publié plusieurs ouvrages en Italie [5].
Mais de nouvelles écrivaines aux origines italiennes ont surgi en Belgique et d’autres, déjà répertoriées dans l’Anthologie, ont affirmé leur succès.
2. Les réussites: nicole malinconi
Nous nous pencherons d’abord sur deux écrivaines qui ont poursuivi, pendant ces trente années, une belle carrière littéraire.
Nicole Malinconi (1946) avait déjà cinq publications à son acquis lors de la parution de la Rital-littérature. Elle a été propulsée dans le monde des grands éditeurs parisiens grâce à la publication de son ouvrage Hôpital silence aux Éditions de Minuit. Elle a écrit ce livre poignant en 1985, alors que l’avortement n’était pas encore dépénalisé en Belgique mais que le Docteur Peers le pratiquait par humanité à la maternité provinciale de Namur où Nicole Malinconi était assistante sociale.
C’est dans ce cadre professionnel qu’elle a réuni ce qu’elle appelle les “vignettes” qui composent l’ouvrage [6]. Elle dit avoir appris, lors de ses études d’assistante sociale, l’accueil, l’écoute, l’empathie … et les avoir appliqués, collectant ainsi, sans l’avoir cherché, des séquences de vie qui rapportent la vie des gens et plus souvent ici des femmes.
Elle précise qu’elle n’écrit pas de romans (avec un scénario et une intrigue), mais rapporte la vie humaine à travers ces petites séquences à partir desquelles elle retravaille la langue comme le font les poètes.
Nicole Malinconi attribue modestement le fait que son livre Hôpital silence ait été publié chez un grand éditeur parisien et ait été très bien accueilli, diffusé et vendu, au hasard! Elle avait envoyé ce premier livre, sans suite, à plusieurs éditeurs. Allant à Paris, elle le porte aux Editions de Minuit et le met dans la boîte aux lettres. C’est la grève des postes. Lorsque le directeur des Editions arrive, la boîte aux lettres est vide, sauf le livre de Nicole Malinconi, qu’il lit et accepte. Ce sera son premier succès. Pour ses autres publications, elle devra s’adresser à des éditeurs belges, dont certains éphémères [7].
En 2008, elle publiera cependant chez Denoël (Paris) son livre d’entretiens avec Michèle Martin, la femme du criminel pédophile Marc Dutroux, emprisonnée elle-même pour complicité de meurtres. En Belgique, le livre fera scandale et sera “cassé” par la critique.
Quel rapport à l’Italie?
Nicole Malinconi a un père italien et a fait ses études primaires en Italie, mais elle assure qu’elle n’en a acquis que peu de spécificités comme auteure. Elle n’est pas à l’aise en italien au point de pouvoir écrire en italien. Lors d’une chaire de poétique, qu’elle a occupée à l’Université de Louvain en 2012, elle s’explique avec grâce sur son bilinguisme [8].
J’ai quitté l’Italie trop tôt, je crois, pour avoir appris à baigner dans la langue, dans son vocabulaire, et surtout pour pouvoir l’écrire un jour. Le français a donc repris le dessus, malgré ses apparences d’oublié. On pourrait se demander d’ailleurs ce qu’il advient, en soi-même, d’une langue que l’on cesse pour longtemps de parler; que deviennent les accents, intonations, tournures et même les mots dont vous ne deviez même pas décider en parlant, quand petit à petit ils n’habitent plus votre voix ? Où cela va-t-il s’enfouir et s’enraciner pour que néanmoins, quand il le faut un jour, tout cela vous revienne, hésitant d’abord, pas sûr de soi, mais que cela reparte comme repart à la lumière une plante étiolée d’être restée trop longtemps dans l’obscurité. La langue de mon père, elle, je l’ai apprise, oui, mais tôt dans l’âge, avant l’âge fatidique au-delà duquel vous apprendrez les mots, la grammaire, les tournures, oui, mais non plus la manière d’articuler ni les intonations. Me revient ainsi ma langue d’enfance, pauvre en mots, privée de la truculence italienne, mais avec pourtant l’accent et la prononciation de là-bas, sa sonorité; c’est par là que la langue de mon père est devenue mienne et qu’aujourd’hui, bien que je n’écrive pas en italien, elle agit dans mon travail d’écriture en langue française comme si elle aiguisait mon attention à la musique des mots, à leur place, et peut-être, à leur torsion. Mais peut-être agit-elle aussi parce qu’elle est sa langue à lui et que, s’il n’avait pas été là, l’étranger de Nous deux, je n’aurais pas écrit.
Malgré un certain “déni d’italianité”, dans son ouvrage Nous deux, son père est bien l’étranger au couple fusionnel mère/fille, quant à son livre A l’étranger (2003), il est consacré à son enfance en Italie et Da solo est entièrement consacré à son père italien. Traduit en italien, sous forme de monologues, le texte a été porté au théâtre par Angelo Bison. En 2017, un metteur en scène français, Jean-Claude Berutti, avait aussi adapté au théâtre des extraits d’Un grand amour, le livre que Malinconi a écrit à propos de la femme du commandant du camp de Treblinka.
3. Les réussites: thilde narboni
la deuxième “vedette”, ayant émergé du corpus des femmes répertoriées lors de la parution de la Rital-littérature est Thilde Barboni (1956), l’une des plus jeunes écrivaines italo-belges recensées à l’époque dans l’anthologie. Elle aussi est issue d’un mariage mixte, avec une mère hollandaise et un père italien. Après des études de traductrice/interprète et de psychologue, elle a entamé, en parallèle avec sa carrière professionnelle d’enseignante à l’Université de Mons, un parcours de romancière féconde (plus de dix romans publiés).
Le livre qui fait le plus appel à ses origines italiennes est certainement Affaires de famille où elle mêle des souvenirs à la trame du roman.
Mais son dernier ouvrage, Les enfants de Cinecittà, – curieusement d’abord édité en italien – est aussi ponctué de lieux que sa famille paternelle a fréquentés en “Etrurie” et de personnages cueillis parmi les Italiens de Wallonie, tel ce cousin de Belgique, travailleur de la mine et communiste [9].
Thilde Barboni ne s’est pas confinée au genre du roman et a embrassé de multiples expressions artistiques: deux de ses pièces ont été montées au Théâtre du Parc, elle rédige aussi des feuilletons radio et a réalisé de nombreux scénarios de bandes dessinées éditées chez Dupuis. Ses romans ont été publiés chez des éditeurs très divers.
4. Les nouvelles venues
Notre corpus s’est – fort heureusement – renouvelé: des femmes d’origines italiennes de première, deuxième et troisième génération, qui n’ont pu être répertoriées dans la Rital-littérature en 1996, sont entrées dans notre panorama. Nous en retiendrons six.
La première est Olinda Slongo dont le livre, sorti en 1999, n’était pas encore paru pour être présenté dans l’anthologie. Et elle a voulu sa part, cette roche obscure (Cuesmes [Mons], Éditions du Cerisier) est une autobiographie, sous forme d’un petit récit de 128 pages. L’auteure évoque son enfance rude dans le Nord de l’Italie, les humiliations qu’elle y a subies. Elle suit à Liège son mari mineur mais celui-ci est malade de silicose et la vie n’est pas simple à ses côtés. Devenue veuve, elle travaillera dans une usine d’armement pour permettre à ses deux enfants d’étudier, mais apprendra aussi la langue française pour se lancer dans l’écriture.
Les autobiographies de mineurs italiens sont nombreuses mais ici l’originalité du récit provient justement du fait qu’il s’agit du regard d’une femme sur cette immigration, rédigé dans un langage simple et efficace qui témoigne de sa dignité retrouvée. Le livre fut un véritable succès de librairie, réédité en 2007, et devenu un “classique” fréquemment proposé comme base pédagogique à des élèves et à des apprenants étrangers.
Cathie-Anna Mirto (1966) a publié aux Editions du CEFAL de Liège en 2002 son récit de vie, intitulé l’Ellipse. Elle est alors une jeune adulte, qui s’interroge sur les deux ports d’attache qui l’écartèlent entre Bruxelles et les Pouilles. Son mariage avec un jeune Italien lui donne l’impression en l’amenant vivre à Bruxelles de recommencer la vie d’émigré de son père. Le titre de l’ouvrage (L’Ellipse) peut se comprendre comme un manque ressenti en situation d’immigration: il nous manque des morceaux de la vie des autres, des années “omises”. Là-bas, se sont-ils seulement aperçus de notre absence?
Parallèlement à sa profession de professeure de français, enseignant surtout à des immigrés de fraîche date, elle a continué à écrire et prépare un nouveau livre lorsque je l’interviewe [10]. Il s’agit, cette fois, de témoigner de l’effacement de l’époque qu’elle a connue enfant, adolescente, puis jeune femme. “Son” village est devenu une banlieue populaire de Bari. “Sa” maison a été dégradée puis rasée et remplacée par un immeuble à étages, avec des appartements modernes. Le jardin est devenu béton. Ceux qu’elle aimait sont morts et elle n’était pas présente à ce moment crucial. Ceux qui restent n’ont pas besoin d’elle. Ils ne savent toujours pas écrire son nom!
L’euphorie du retour en Italie est passée. Elle et son mari sont désormais vieux, assis sur un banc, qui regardent passer et qui doivent oublier ce monde qui s’efface. Cathie-Anna Mirto, qui aime écrire depuis toujours, mais ne se définit pas comme “écrivaine”, pense que l’écriture peut être thérapie.
En 2012, Véronique Gallo (1976), enseignante, humoriste et comédienne, publie son premier roman. Dans Tout ce silence, elle raconte la dernière année de sa “Nonna”, une Italienne immigrée au fichu caractère. La sachant condamnée, l’auteure lui avait promis de ne pas la quitter et va l’entourer d’une tendresse infinie [11].
En 2023, le quotidien “La Libre Belgique” titre La Belgique à nouveau primée à Bologne” [12]. Le prix de la Première œuvre a effectivement été attribué à Laura Simonati. Son livre Mariedl, une histoire gigantesque est publié chez l’éditrice Versan belge Sud. Est-elle pour autant une auteure belge, ou italienne ou encore italo-belge? La jeune femme a bien terminé ses études d’illustration et graphisme à l’école de La Cambre à Bruxelles (Ecole nationale supérieure des arts visuels) mais est née à Vérone et a commencé ses études en Italie. L’histoire qu’elle a imaginée, à partir de l’histoire vraie d’une femme exceptionnellement grande, confrontée aux bassesses de la société, a séduit le jury de la Foire du livre pour enfants et ce succès a donné l’envie à Laura Simonati de continuer à travailler sur de nouveaux livres qu’elle entend proposer à la même éditrice.
Le livre publié par une autre écrivaine italo-belge a de quoi choquer bien des chercheurs puisqu’il s’intitule L’art de ne pas lire! [13] Elisa Sartori (1990) se revendique comme Belge mais est née à Crémone (Italie). Dyslexique, elle n’a pas réussi à lire avant l’âge de 10 ans et ce livre est une revanche sur tous les livres qu’on lui a offerts et qu’elle n’a pas réussi à lire. Selon elle, le livre peut faire souffrir. Son livre accordéon Je connais peu de mots [14]a obtenu le prix de la Première œuvre littéraire jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il se déplie en huit volets et se lit recto-verso à l’infini. Autant destiné aux adultes qu’aux jeunes, Elisa Sartori y approche, de manière légère et drôle, l’insécurité langagière. Elle confie au journaliste Michel Torrekens [15]: “J’ai essayé d’écrire le livre que j’aurais voulu lire”.
Eléonore de Duve (1989) est une avocate qui a imaginé pour son premier roman une fiction ouvrière. Elle y relate l’histoire d’un paysan venu des Pouilles, devenu mineur. Donato, qui donne son nom au roman, est un hommage à la transhumance [16] et à son grand-père maternel.
4. Une “fausse italienne”
Une place particulière doit être réservée à une écrivaine dont toute l’œuvre respire l’Italie mais qui n’est pas italienne. Christiana (sic) Moreau (1994) n’a, en effet, ni parents, ni grands-parents italiens. Elle est la fille d’un métallurgiste wallon de Seraing et sa mère est née à Liège [17]. On a toujours parlé le wallon chez elle, mais elle ajoute: “les ouvriers italiens le parlaient aussi, avec un drôle d’accent”. Depuis sa jeunesse, elle a milité dans les organisations de gauche. Elle est “tombée en amour” de l’Italie à travers les villes d’art, les musées et a épousé un italien. Pour communiquer avec sa belle-mère, qui ne parlait presque pas français, elle a commencé, à côté de ses activités professionnelles et artistiques, à fréquenter des cours d’italien. Tous ses romans ont un lien avec l’Italie: La sonate oubliée (2017) réunit Lionella de Seraing et Ada de Venise. Cachemire rouge (2021) se centre sur les travailleuses du textile à Prato. Dans La dame d’argile, Sabrina hérite de sa “Nonna Angela” d’un buste qui s’avérera mystérieux et le grand-père de Sabrina était venu d’Italie pour travailler à la mine. La nuit de la tarentelle, ouvrage pour lequel Christina Moreau a obtenu le Prix littéraire des Rotary clubs de langue française en 2023, se déroule dans les Pouilles et met en scène Nonna Rafaella aux prises avec le patriarcat. Plusieurs des ouvrages de cette écrivaine prolixe ont été traduits … en italien [18].
Je choisirai donc – arbitrairement – de la classer parmi nos “femmes italiennes” de la littérature de Belgique en tant qu’italo-belge d’adoption!
5. Pourquoi le succès des certaines?
Je ne pourrais clôturer ce panorama – qui devrait idéalement reprendre aussi les nombreuses créations de femmes italiennes dans le cadre du “Théâtre Action” wallon [19] – sans poser la question de la réussite (ou non) de ces écrivaines. Thilde Barloni assure que la recette du succès tient en quelques mots-clés: santé, talent, travail et volonté [20].
Ces facteurs sont certainement indispensables mais y a-t-il d’autres points communs entre celles qui ont le mieux “réussi”?
J’avance en ce domaine quelques hypothèses. Le choix de la langue utilisée me semble déterminant. Jenny D’Inverno et Juliette Dellamaria écrivant en wallon, comme Giovanna Catelli en dialecte du Latium, ne pouvaient évidemment toucher un public très large ni intéresser un “grand” éditeur pouvant les diffuser. Le succès en Belgique francophone passe par la maîtrise du français (et peut éventuellement se prolonger par une traduction en italien).
Un autre point commun entre les écrivaines les plus connues est leur ascendance mixte. Nicole Malinconi et Thilde Barboni (mais aussi Anna Mirto) ont des parents d’origines différentes. Elles ont vécu très jeunes le bilinguisme, les différences culturelles, dont elles se sont enrichies.
Les écrivaines qui ont obtenu un certain succès sont aussi celles qui ont eu la chance de faire des études supérieures. Elles connaissent les rouages culturels et ont commencé à écrire jeunes.
Elles savent aussi quels sont les genres littéraires les plus prisés. La poésie, qui a tenté beaucoup de femmes de notre ancienne anthologie, n’est plus guère publiée ni achetée, au contraire de la prose, de la B.D. ou du théâtre. Olinda Slongo a connu un beau succès de librairie avec son autobiographie (rééditée en 2007) mais il ne pouvait s’agir que d’un ouvrage isolé car elle était déjà âgée lors de sa publication et elle y avait mis le contenu de toute sa vie.
En outre, même si elles s’en défendent, nos écrivaines à succès se sont déployées à travers des “réseaux”. Nicole Malinconi assure ne guère fréquenter les mondanités ni ses pairs. Mais si le monologue Da solo a été traduit en italien et porté à la scène, c’est parce qu’elle a rencontré Angelo Bison à la cafétéria du Théâtre des Martyrs et qu’elle l’avait vu précédemment dans La fabrica. Son livre d’entretiens avec Michèle Martin sera traduit en espagnol par un éditeur découvert lors d’une rencontre littéraire [21]. Elle a rencontré Gabriel Belgeonne, dont elle accompagnera de ses textes les lithographies, alors qu’elle était attachée de presse. Des extraits de son livre Un grand amour seront adaptés pour le théâtre par un ami metteur en scène français, Jean-Claude Berutti. Les milieux qu’elle fréquente, même professionnellement (attachée de presse, Musée Rops, Maison de la poésie) sont évidemment plus propices à des rencontres utiles à la littérature.
Thilde Barboni aussi connaît certains réseaux utiles. Des journalistes qui lui étaient proches ont pu faire écho à ses livres. Son réseau amical comme professionnel est centré en Belgique. Participant à un “magasin d’écriture théâtrale”, elle fait la lecture d’une de ses pièces devant le directeur du Théâtre du Parc (Yves Larec) qui la présentera pendant un mois dans son théâtre [22]. Barboni a rencontré des éditeurs (comme Christian Lutz-Le Cri), a écrit des feuilletons radios et scénarisé des romans graphiques à la suite de rencontres. Rencontre avec la dessinatrice Séraphine pour Rose d’Elisabethville (Dupuis) ou Olivier Cinna pour Hibakusha, dessiné à partir d’une nouvelle de Barboni.
Les contacts sont donc essentiels pour mener à bien une carrière et sont peu envisageables pour certaines écrivaines, isolées, timides ou sans relations sociales. Barboni m’a reçue d’ailleurs à la “Maison des autrices et auteurs” à Bruxelles, qui lutte pour le statut des auteurs mais est aussi un lieu de rencontre, plus “professionnel” qu’un domicile ou un café. Un lieu peut-être aussi d’émulation et d’inspiration où croiser des journalistes. “Une chose en entraîne une autre”, me dit Thilde Barboni. Sortir d’un premier livre, même bien reçu, pour faire une carrière littéraire est une construction patiente que toutes nos écrivaines n’ont pu mener à bien et pour laquelle santé, talent, travail et volonté ne suffisent sans doute pas toujours.
[1] Rital – littérature – Anthologie de la littérature des Italiens de Belgique, coord. par Anne Morelli, Centro studi e documentazione dell’emigrazione italiana in Belgio (CESDEI), Cuesmes (Mons), Editions du Cerisier, 1996.
[2] En traduction française, à partir du poème en néerlandais Complex, complex, cela donne:
Quand ton père s’est éduqué lui-même dans les rues de la ville,
si ta mère a été élevée brutalement dans les champs
quand ton père porte en lui
la limpide Méditerranée
et ta mère l’opaque mer du Nord,
comprends-tu alors
combien il m’est difficile de choisir
entre ce qu’ils ont cousu ensemble en moi,
avec autant de tissu,
avec autant de fil,
comme s’ils ne pouvaient faire autrement
[3] Notamment du peintre Salvatore Gucciardo.
[4] Fugacités, En vase clos. Il s’agit d’haïkus, des poèmes courts sur le modèle japonais.
[5] En 2011, Il segretario di Nino. Un ebreo triestino nella resistenza, un volume de 304 pages sur Arturo Paschi. En 2020, Cronaca di un suicidio mancato.
[6] Entretien du 19 mars 2024 entre Nicole Malinconi et l’auteure de l’article.
[7] Labor, Luce Wilkin, Esperluète, Le Grand Miroir, Les Eperonniers.
[8] Nicole Malinconi, Que dire de l’écriture?, Louvain, Lansman, 2014, pp. 36-37.
[9] Les enfants de Cinecittà, Louvain-la-Neuve, Academia, 2022, pp 134-136. En italien, le livre est paru sous le titre: Lo chiamavano Tony Barber, Bruxelles, Editions Mincione, 2021.
[10] Le 16 mai 2024. Le titre provisoire du livre serait Le solin diaphane.
[11] Publié chez Desclée De Brouwer. Elle publiera par la suite Pour quand tu seras grande, portrait d’une femme à bout de nerfs, et L’entropie des sentiments.
[12] 7 mars 2023. La Fédération Wallonie-Bruxelles lui a ensuite attribué un prix littéraire (Espiègles), le 20 novembre 2023.
[13] Editions Cotcotcot.
[14] Mêmes éditions 2021.
[15] “Le Ligueur”, février 2024, p. 8, Elle a aussi écrit en 2023 le texte de l’album Les polis Topilins.
[16] Donato, publié en 2023 aux éditions Corti.
[17] Interview du 10 février 2024.
[18] La sonata perduta, La dama di creta, Cachemire rosso … Seul Soie sauvage (2022) ne semble pas reliée à l’Italie.
[19] Certaines de ces créations, souvent éphémères, ont été publiées. Par exemple, une récente pièce, jouée à La Louvière le 19 avril 2024, intitulée Espresso et bigoudis, est entièrement la création de femmes italiennes.
[20] Interview du 26 février 2024.
[21] Interview du 19 mars 2024.
[22] Interview du 26 février 2024.