“ […] on ne retrouve pas, dans Aristote, cette phrase qui conteste la culture savante des écritures en faveur d’un savoir ramené du voyage”.
Pierre Perrault, Nous autres icitte à l’île, Montréal, Lux, 2023, p. 60
Bien que limitée quant au nombre de périodiques, la littérature scientifique en langue française portant sur les migrations reflète néanmoins la richesse et la diversité de la recherche en ce domaine. Cette richesse et cette diversité s’essaimaient toutefois au travers des revues généralistes en géographie, en histoire, en sociologie, en anthropologie et ethnologie, sinon en sciences politiques et économiques. Nombre de ces revues dans les disciplines des sciences humaines et sociales consacrent ainsi des numéros thématiques aux enjeux de la migration. N’ayant aucune prétention à l’exhaustivité des recherches urbi et orbi, la présente recension se limite aux seules publications savantes se consacrant principalement aux études migratoires.
Eu égard à son objet d’étude, qui implique la saisie d’une réalité multiforme grâce à des approches variées, certaines caractéristiques distinguent ces revues sur les études migratoires des autres productions savantes en français. D’abord, celles-ci jouent des échelles d’observation, leurs articles et leurs dossiers passant de l’étude de cas spécifique, circonscrite à un espace-temps limité, à la modélisation et à la synthèse de mouvements planétaires et pluriséculaires. Elles font appel également à la multidisciplinarité, voire nouent des rapports interdisciplinaires pour rendre justice au phénomène migratoire. Certaines de ces revues permettent aussi la publication en plusieurs langues: le bilinguisme avec l’anglais, langue dominante du monde des sciences, est chose fréquente. Au-delà du regroupement de chercheurs.es universitaires, d’autres publications sur les études migratoires peuvent être issues du patronage étatique ou supra-étatique. Enfin, ces revues émergent dans des contextes de production singuliers, où la recherche scientifique poursuit, au-delà de l’établissement de connaissances vraies et vérifiables sur la réalité observable des migrations, une volonté de pertinence sociale. Cette volonté ressort des attentes sociales relatives à la constitution du lien civique; elle repose sur un idéal du dialogue – un dialogue entre la science et la Cité, un dialogue entre citoyens et migrants, un dialogue pouvant parfois se lier entre différentes confessions religieuses et viser l’œcuménisme. Ainsi, les revues de langue française sur les études migratoires sont situées: elles naissent et s’épanouissent au gré du développement de la recherche savante d’une part, et de leur congruence avec les enjeux civiques et politiques d’autre part. Elles marient la culture savante des écritures et le savoir ramené du voyage.
Pour des fins d’intelligibilité, ce repérage présente une classification des revues selon leur lien avec leur objet: les publications traitant des migrations dans leur ensemble, celles portant sur une thématique spécialisée en études migratoires, celles se définissant par leur contenu hybride.
Les revues traitant des migrations dans leur ensemble sont plus anciennes, certaines ayant leurs origines depuis les années 1950. Outre leur caractère interdisciplinaire qui révèlent les mutations de la recherche, elles traduisent ainsi les préoccupations citoyennes relatives aux migrations internationales, dont leur reprise après la Seconde Guerre mondiale les institue comme sujets de l’actualité. De plus, la situation des réfugiés, la sécularisation et la décolonisation engendrent une sensibilisation nouvelle aux questions des droits de la personne et de l’accueil. Créées dans les années 1950 et 1960, une première génération de revues sur les études migratoires reflète ces préoccupations et cette sensibilisation. Sous les effets conjugués de l’hégémonie du libéralisme, des mutations technologiques en matière de communication et de transport, ainsi que du revif de la dimension confessionnelle, la transformation de la donne migratoire à partir des années 1980 suscite l’émergence d’un intérêt accru pour les multiples enjeux liés aux migrations internationales, intérêt s’exprimant par une orientation plus circonscrite sur le plan géographique. La deuxième génération de revues sur les études migratoires manifeste cet intérêt.
Tout d’abord, parmi la première génération de revues sur les études migratoires, signalons la plus ancienne, jugée par plusieurs comme la référence en la matière : “Hommes et Migrations” [1]. Créée en 1950 sous le titre des “Cahiers nord-africains” par le père Jacques Ghys de la Communauté des Missionnaires d’Afrique – mieux connus sous l’appellation des Pères blancs –, cette revue à la publication irrégulière poursuit à l’origine une finalité pratique: “la promotion de la connaissance des populations du Maghreb en France, notamment grâce aux initiatives en matière d’alphabétisation” [2]. L’alphabétisation des migrants, d’ailleurs, demeure un des thèmes privilégiés par la revue française [3], qui élargit néanmoins sa focale après la guerre d’Algérie en 1965. Pour souligner ce changement de cap, l’équipe éditoriale sous le magistère de son directeur, l’historien Philippe Dewitte, modifie le nom de la revue – désormais “Hommes et Migrations” – et assure sa publication au rythme de quatre numéros par année. La revue s’ouvre à l’étude des phénomènes issus de la diversité migratoire et des enjeux de l’intégration aux sociétés d’accueil, consacrant des dossiers thématiques sur les flux migratoires; les enjeux du logement, des ghettos et de l’intégration; les politiques publiques et le dialogue interculturel [4]. La recherche savante qui se veut pluraliste et pluridisciplinaire, n’exclut pas l’engagement civique. Dans le cadre de son “travail d’analyse, de réflexion et d’information” fondé sur des articles inédits, “Hommes et Migrations” “continue d’accueillir tous les courants de pensée, pourvu qu’ils soient résolument engagés dans la lutte contre le racisme, la xénophobie et les exclusions de toutes sortes” [5]. À la suite du décès de Dewitte en 2005, la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration à Paris – connue par la suite sous le nom de Musée national de l’histoire de l’immigration – se charge dès 2007 de la publication de la revue, qui conserve son indépendance éditoriale. Se présentant dorénavant comme la revue française de référence sur les dynamiques migratoires, reflétant les apports des disciplines des sciences sociales, comprenant articles de fond, témoignages et chroniques d’actualité, “Hommes et Migrations” veut “diffuser les connaissances» sur les mouvements migratoires et sur les «réalités de la cohabitation entre les cultures et les populations”. Elle désire aussi “stimuler le débat citoyen”, en “proposant un espace ouvert de dialogue et de questionnements” avec la programmation de conférences publiques. Elle cherche également à “aborder les questions migratoires à travers l’ancrage territorial”, en mobilisant l’expérience de terrain d’“un réseau de partenaires économiques, institutionnels [et] associatifs”. “Hommes et Migrations” se dit “à l’écoute des thèmes émergents et internationaux”, entre autres par l’établissement “d’une relation croisée avec un pays particulier” et par “les comparaisons européennes ou internationales”. Enfin, par la diffusion des connaissances, la revue assure la “reconnaissance des immigrés dans la société française”, “répondant ainsi à une attente des publics” [6]. Ce faisant, la revue remplit sa mission comme interface entre les chercheurs.es et les citoyens.nes.
Deuxième revue de première génération selon l’ordre d’ancienneté, la “Revue internationale de migration” [7] n’est pas stricto sensu une revue de langue française, mais une publication ayant un contenu traduit en français. Fondée en 1961, elle reçoit le soutien de l’Organisation internationale pour les migrations [OIM], agence intergouvernementale sise à Genève en Suisse. Quant à elle, la “Revue internationale de migration” est éditée par le Centre de recherche sur les migrations de l’Université Koç d’Istanbul, et comprend un comité de rédaction international, dirigé par les sociologues Ahmet İçduygu, Jan Rath et Ayşen Üstübici, ainsi que par la politologue Deniz Sert. Publiée deux fois par mois par l’éditeur universitaire Wiley, elle s’intéresse aux questions de migration et de déplacement. Ses articles sont le fruit de recherches menées par des démographes, des économistes et des sociologues du monde entier, traitant de thèmes tels que l’“exode des cerveaux”, la migration circulaire, les politiques migratoires, les enjeux relatifs à la santé, l’intégration ou les familles transnationales. La “Revue” s’inscrit dans la mission de l’OIM, qui soutient ainsi le développement, la production et la publication de recherches universitaires et appliquées sur les migrations, notamment comme moyen de renforcer la capacité de l’Organisation à répondre aux besoins des migrants. Dans le contexte contemporain de la désinformation – particulièrement en période de pandémie de la Covid – et de ses effets délétères sur le phénomène migratoire, la “Revue” se montre très sensible à la nécessité de disposer d’études précises, rigoureuses et faisant autorité sur la migration [8]. Ces études trouvent ainsi leur pertinence dans l’élaboration des politiques par les décideurs.
La deuxième génération de revues sur les études migratoires apparait au mitan des années 1980. Sans s’y limiter, elle traduit une volonté de mise en valeur de la recherche universitaire sur les migrations. Si les revues de première génération reposent en grande partie sur l’appui d’organismes extra-universitaires – organisations de la Société civile, agences supragouvernementales ou institutions étatiques comme le Musée national de l’histoire de l’immigration –, celles de la deuxième génération émergent notamment d’initiatives impliquant les centres de recherche universitaires. Dès lors, ces revues tendent à favoriser la diffusion de la recherche fondamentale – que cette dernière émarge de l’étude de cas empirique ou de la théorisation modélisante – auprès d’un lectorat surtout composé de pairs appartenant au champ scientifique. En contrepartie, elles proposent moins de témoignages des intervenants en milieu de pratique. Elles établissent une distinction entre les discours scientifique et normatif, privilégiant souvent le premier [9]. Cette volonté de mise en valeur n’est pas exempte de contraintes de production. Comme le note Véronique Petit, co-directrice de la “Revue Européenne des Migrations Internationales”, ces revues évoluent “dans un environnement institutionnel et économique auquel [elles doivent] s’adapter en restant fidèles à sa ligne éditoriale et aux valeurs humanistes qui [leur] sont chères” [10]. Ainsi, elles n’ignorent pas les aléas engendrés par la rationalisation institutionnelle et la raréfaction des ressources, les exigences de la carrière universitaire ainsi que les politiques de numérisation et de libre-accès des revues savantes. Ces aléas les fragilisent d’autant.
La “Revue Européenne des Migrations Internationales” [11] (REMI) participe pleinement de cette volonté de mise en valeur de la recherche universitaire. Créée en 1985 sous l’impulsion du géographe Gildas Simon, elle procède “d’un constat celui de l’absence d’une publication pluridisciplinaire spécialisée, assurant de manière régulière en langue française, la diffusion des résultats de recherche sur les migrations internationales” [12]. Sise à la Maison des Sciences de l’Homme et de la Société de Poitiers, cette publication trimestrielle est éditée par l’Université de Poitiers et, à l’origine, par le laboratoire Migrinter du CNRS. Elle “se veut un observatoire permanent de la diversité des espaces étudiés et de l’évolution des approches, de la complexité mouvante des migrations internationales et des dynamiques sociales”. Elle s’articule autour de trois orientations: “aborder l’étude des migrations internationales de manière pluri et interdisciplinaire à travers les différentes branches des sciences sociales”, “apporter le regard de chercheur·e·s européen·ne·s et internationaux·ales sur les migrations” et “mettre les contenus de la revue à disposition d’un large éventail de lecteur·rice·s” du monde savant francophone et anglophone [13]. Ces orientations lui permettent de privilégier les études portant sur les aspects spatio-temporels de la question migratoire. Ce faisant, la REMI promeut la “critique sur les outils d’analyse et les catégories utilisées dans l’élaboration et le traitement des données statistiques” [14], à l’instar de son numéro thématique sur la catégorisation comme enjeu de pouvoir [15].
Autre revue de deuxième génération, “Migrations société” [16] nait en 1989 dans le cadre des activités du Centre d’Information et d’Études sur les Migrations Internationales, antenne française du réseau catholique des centres d’études Jean-Baptiste-Scalabrini. Publication trimestrielle, elle s’intéresse à l’actualité migratoire et ses relations avec la société, dont tout spécialement les enjeux relatifs à l’intégration. Sous la direction du sociologue Vincent Geisser, son conseil scientifique recrute parmi le milieu savant, notamment au CNRS, mais aussi, et dans une moindre mesure, parmi les associations confessionnelles ou civiques. La répartition des articles reflète ces proportions, car les auteurs universitaires dominent nettement par rapport aux intervenants en milieu de pratique [17]. Proposant des approches théoriques et méthodologiques fondées sur la multiculturalité, l’empan disciplinaire de “Migrations société” est large, passant de la sociologie et de la démographie à l’histoire et la géographie, sans oublier le droit, la philosophie, les sciences économiques et religieuses [18]. La variété disciplinaire n’empêche pas des analyses somme toutes approfondies: chaque numéro comprend “un dossier central composé de plusieurs articles autour du thème choisi et accompagné d’une bibliographie sélective; des articles divers consacrés à des aspects d’actualité concernant les migrations; une revue de presse d’un pays européen; des notes bibliographiques” et des chroniques sur l’actualité [19].
Avec le développement d’Internet, des plates-formes numériques et des politiques de libre-accès, une troisième génération de revues sur les études migratoires fait son apparition pendant la décennie 2000. Ces revues élargissent leur lectorat au-delà des frontières nationales, composant ainsi un réseau communautaire international, particulièrement au sein des francophonies. Toutefois, ce réseau communautaire demeure unipolaire. En effet, ces revues sont surtout françaises. Peu ou prou de publications provenant des autres pôles francophonies, notamment ceux de la Caraïbe, du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, percent de nos jours.
Deux cas sont ainsi à signaler. Née en 2002 sous le magistère du laboratoire Diasporas, associé au CNRS à l’université Toulouse-Le Mirail, la revue semestrielle “Diasporas” veut proposer à l’origine “une approche pluridisciplinaire et comparatiste des époques, des espaces et des groupes” [20]. Avec le début de la décennie 2010, la revue se transforme profondément. Elle opte résolument en 2011 pour une publication en ligne avec la plate-forme OpenEdition. Les nouvelles directrices, les historiennes Marianne Amar, Isabelle Lacoue‑Labarthe et Laure Teulières, impulsent une refondation en 2014 en adjoignant le sous-titre Circulations, migrations, histoire et en réorientant le contenu éditorial [21]. Désormais, “Diasporas” s’intéresse à “l’histoire des phénomènes diasporiques et plus largement des migrations et des minorités ethniques ou religieuses”, en se centrant dorénavant “sur l’histoire dans le temps long, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, à travers les aires culturelles les plus variées” [22].
Dans la filiation de la REMI, le laboratoire Migrinter du CNRS de l’Université de Poitiers a aussi lancé en 2008 une revue électronique semestrielle sur les questions de mobilité dans le monde. Intitulée “e-Migrinter”, elle s’appuie sur le constat de “la complexification croissante des dynamiques migratoires” et des “multiples enjeux créés par leurs interactions avec les espaces et les sociétés contemporaines”, complexification et enjeux “encourageant une diversité d’approches permise par la structuration pluridisciplinaire du laboratoire” universitaire [23]. Sous la direction du géographe Cyril Roussel, la revue se veut alors une “véritable «mémoire vivante» de la vie scientifique du laboratoire”, et cherche à informer son lectorat “sur la dynamique des recherches en cours, à travers des articles et des notes reprenant séminaires, soutenances de thèse et parution d’ouvrages récents” [24]. À caractère interdisciplinaire, la revue publie des dossiers thématiques sur des enjeux relevant de la démographie, de la géographie, de la sociologie mais aussi des sciences de l’éducation. Son numéro Enseigner les migrations internationales, pose ainsi “la nécessité de réfléchir sur les modalités de circulation des savoirs”, étant donné que “la manière d’enseigner les migrations en simples termes d’intégration a atteint ses limites” [25].
Enfin, les tensions connues par l’édition savante au cours des années 2010 et 2020 ont pesé de tout leur poids sur certaines revues de deuxième génération. Certaines ont ainsi cessé leur publication. Ainsi en est-il de la revue “Migrance. Histoire de l’immigration en France et en Europe”. Fondée en 1993 sous l’égide de l’Association Génériques et du militant pour les droits humains Saïd Bouziri [26], “Migrance” est publiée chaque semestre jusqu’en 2010. Elle se présentait à l’origine comme un bulletin de liaison, “un outil de travail, modeste, au service de tous ceux que la mémoire de l’immigration concerne et dans lequel chacun pourra s’exprimer en toute liberté pour présenter ses réalisations les plus récentes mais aussi sa propre histoire, son identité et ses projets” [27]. Se spécialisant en histoire de l’immigration en France et en Europe, la revue contribue à la diffusion de travaux de recherche réalisés par des experts de ces questions en histoire mais aussi en sociologie et en sciences politiques [28]. L’Association Génériques étant dissoute en 2018, la revue semble avoir connu le même sort.
L’émergence et le développement des revues portant sur des thèmes spécialisés en études migratoires s’apparentent à ceux des revues de deuxième génération traitant du phénomène migratoire dans leur ensemble. Elles découlent d’emblée du raffinement et de la spécialisation de la recherche universitaire et, ce faisant, leur évolution suit les mêmes rythmes, voire les mêmes moments. Tout en bénéficiant aussi de l’établissement des bases de données bibliographiques, une spécificité les distingue pourtant: ces revues portant sur des thèmes spécialisés traduisent aussi les intérêts spécifiques des champs universitaires nationaux où elles prennent naissance.
La “Revue du droit des étrangers” en constitue un premier exemple éloquent. La tradition belge en sciences juridiques possède une longue histoire, puisant aux complexités de l’aménagement politique en Belgique, et à l’implantation de nombreuses institutions européennes supranationales. Publiée par l’Association pour le droit des étrangers, organisme de recherche reconnu depuis 2013 par la politique scientifique (BELSPO) de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la “Revue” parait quatre fois par année. Bulletin d’information à sa création en 1977, elle devient une revue scientifique en 1981, avec un comité de rédaction composé de praticiens du droit, assisté par un comité scientifique issu des facultés universitaires en droit. En plus de “l’actualité législative et des informations pratiques dans le domaine du droit des étrangers”, elle offre à ses lecteurs des articles et des rubriques sur la jurisprudence récente et sur la doctrine règlementaire et légale. Dans ce dernier domaine, la Revue publie des “analyses et études menées par des chercheurs, avocats et autres auteurs de terrain, spécialisés en droit des étrangers et en droit familial international”, afin d’“informer objectivement le lecteur sur l’état du droit des étrangers et de ses évolutions récentes, ainsi que nourrir la réflexion sur la condition des étrangers en Belgique, au regard des controverses qui se posent” [29].
Il en est de même pour une autre revue, canadienne celle-là. À la suite de l’épisode des boat-peoples indochinois à la fin des années 1970, la thématique des réfugiés occupe de nouveau l’actualité. Elle touche une corde sensible au Canada, que ce soit dans l’espace public ou dans les cercles savants, où l’on cherche à mieux comprendre les causes et les processus animant les mouvements de réfugiés ainsi que les politiques d’accueil et d’intégration. Partant, des chercheurs de l’Université York à Toronto créent la revue interdisciplinaire et bilingue “Refuge” en 1981, “pour servir de moyen de communication pour ce nouveau champ d’enquête interdisciplinaire” [30]. Offrant à l’origine des articles théoriques et empiriques relativement courts deux fois par année, elle propose à partir de 2000, des articles plus étoffés “relevant d’une diversité d’approches disciplinaires et régionales”. Dès 2002, elle devient pleinement une revue scientifique avec évaluation à double aveugle, se conformant ainsi aux critères des organismes subventionnaires canadiens. “Refuge” offre ses pages aux articles “rédigés par des chercheurs actifs dans le milieu universitaire (professeurs et étudiants diplômés), par des responsables de l’élaboration des politiques ainsi que par des individus qui œuvrent sur le terrain de la migration forcée” [31]. Enfin, à l’instar de plusieurs publications savantes au courant de la décennie 2010, la revue est en libre accès depuis 2013, étant en cela “motivée par le désir de rendre la recherche de pointe accessible à un public plus large en dehors des institutions universitaires du Nord, aux lecteurs qui n’ont pas accès aux bibliothèques universitaires, y compris les personnes travaillant sur le terrain, les personnes en migration forcée et les lecteurs de l’hémisphère Sud” [32].
En matière d’études migratoires, les revues au contenu hybride relèvent de deux ordres. Le premier concerne les revues sur les études relatives aux différents groupes ethniques, qu’ils soient spécifiques ou saisis dans leur ensemble. Le second ordre relève des revues traitant des phénomènes internationaux contemporains, souvent sous l’angle de l’interculturalité.
Dans le premier cas, la plupart des revues relatives aux groupes ethniques sont apparues au cours des années 1960 et 1970, soit au moment où la diversité des sociétés occidentales constituait un enjeu politique sur le plan civique et qu’elle interrogeait également le monde savant. Ces publications sont fort nombreuses: il dépasserait le cadre de cet exercice d’en faire la nomenclature et le classement, d’autant plus qu’elles ne traitent pas uniquement du phénomène migratoire. Lorsqu’il en est question, des tendances peuvent être observées. Que ce soit dans la présentation de dossiers thématiques ou d’articles, l’interdisciplinarité est la norme. La préférence est nettement accordée aux études de cas empiriques: les essais de modélisation y sont rares et les témoignages d’intervenants reçoivent une couverture relativement maigre. Leur lectorat se recrute surtout parmi les universitaires, quoique les aléas de l’actualité politique, notamment au moment de controverses sur l’intégration, suscitent un intérêt renouvelé parmi les décideurs. Enfin, ces revues ciblent dans leurs sujets, les thèmes relatifs à la migration d’un groupe ethnique ou de l’ensemble de ces groupes au sein de la société d’accueil. Cette perspective ethnocentrée, sinon sociocentrée, ne surprend guère, au vu et au su de l’orientation scientifique de ces publications. Un bon exemple est celui de la “Canadian Ethnic Studies/Études ethniques au Canada” [33]. Créée lors des premiers débats sur le multiculturalisme au Canada en 1969, cette revue interdisciplinaire de l’Association canadienne des études ethniques est publiée trois fois par année. Mettant l’accent sur le terrain d’enquête canadien, elle publie des études portant sur des sujets relatifs à l’ethnicité, à la question raciale, aux relations entre les groupes et à l’histoire des groupes ethniques et raciaux au Canada. Elle ouvre occasionnellement ses pages à des articles relatifs à l’immigration et à l’intégration.
Le second ordre des revues hybrides couvre le domaine des phénomènes internationaux, avec une attention particulière à l’interculturalité. Ce bouquet de revues est disparate, mais elles partagent des attributs en commun. Il en va d’abord de leur création souvent récente – la plupart sont apparues au cours du présent siècle. Il en va aussi de leur grande sensibilité aux débats contemporains, ce qui leur permet de s’intéresser aux études migratoires. Plusieurs privilégient la diffusion en ligne plutôt que sur papier, ce qui assure une indexation aisée par l’entremise des plates-formes numériques internationales et, ce faisant, un lectorat savant d’outre-frontières. À contrario des revues de deuxième génération sur les études migratoires, leur implantation est multipolaire, ne se limitant pas au seul hexagone français. Enfin, étant donné les circonstances de leur développement, ces revues sont fragiles et peuvent abruptement suspendre leurs publications.
De ce nombre de revues hybrides, retenons-en quatre. La première est “Alterstice” [34], qui se présente comme une revue internationale de la recherche interculturelle. Sous la direction du psychologue Yvan Leanza, du Centre de recherche Cultures – Arts – Sociétés de l’Université Laval, cette revue québécoise numérique est née en 2011, et est publiée à chaque semestre. Elle se donne “comme objectif principal de diffuser largement les résultats de recherches et les réflexions qui prennent la «culture au sérieux» dans la compréhension des phénomènes humains”. Certains de ses numéros thématiques traitent des enjeux migratoires, eu égard à l’engagement paternel et la migration, les interactions et les trajectoires d’insertion des immigrants dans les régions du Québec ou les étudiants internationaux en milieu universitaire québécois et ailleurs. Partant, ces dossiers témoignent de la volonté de la revue de “dépasser les frontières «naturelles» de champ entre les études qui portent sur les migrants et les migrations et celles qui portent sur un phénomène au sein d’une ou plusieurs cultures” [35].
Les deux autres revues sont d’apparition récente. Issue des défunts “Cahiers de l’Urmis”, la revue bilingue, semestrielle et multidisciplinaire “Appartenances et altérités” publie sa première parution numérique en 2021. Relavant de l’unité de recherche Migrations et Société (URMIS) sise à l’Université Côte-d’Azur, à l’Université Paris-Cité, à l’Institut de recherche pour le développement et au CNRS, cette revue s’intéresse à l’étude des migrations et des relations interethniques, mais “avec l’ambition d’en élargir le public visé, notamment à l’international, et de recentrer sa ligne éditoriale sur des thématiques plus pointues: les attributions d’altérité et les revendications d’appartenance en termes de race, d’ethnicité et de nationalité” [36]. Selon ses directeurs, le journaliste Dominique Vidal et la sociologue Jocelyne Streiff-Fénart, cette revue tient à “combler une lacune dans le paysage des revues scientifiques françaises qui, à la différence de certaines revues anglophones, ne se sont pas emparées spécifiquement de ces questions, pourtant devenues centrales dans les débats publics” [37].
Quant à “Espaces Africains”, cette revue semestrielle est publiée pour la première fois en ligne en 2022. Produite par le groupe de recherche pluridisciplinaire et international Populations, Sociétés & Territoires (PoSTer), de l’Université Jean-Lorougnon-Guédé de Daloa en Côte d’Ivoire, dirigée par le géographe Florent Gohourou et l’anthropologue Cédric Audebert, elle se spécialise sur la spatialisation et la territorialisation des phénomènes sociaux en Côte d’Ivoire et plus généralement sur le continent africain. Ses premiers numéros comprennent des études de cas sur l’établissement des migrants en Afrique de l’ouest, dans des perspectives historiques et géographiques. Ils traduisent la volonté d’“Espaces Africains” de se constituer comme “un espace de publication aux chercheurs confirmés et en devenir sur les questions relatives aux mutations de nos sociétés et territoires africains, dans toute leur diversité et leurs spécificités locales” [38]. Cette revue témoigne aussi du développement actuel de nouveaux pôles du savoir sur les migrations.
Même si l’émergence de nouvelles revues montre la vitalité de la recherche en études migratoires, d’autres connaissent un sort moins enviable. C’est le cas de la revue “Canadian Diversity/Diversité canadienne”. Elle s’inscrit dans le cadre du projet international Métropolis qui se consacre dès 1995 à “évaluer l’intégration des immigrants et l’incidence de l’immigration sur les villes” [39], afin de fournir le savoir inhérent “à l’élaboration de politiques fédérales sur les questions liées à l’immigration et à la diversité”, savoir pouvant alimenter et approfondir “le discours universitaire” en cette matière [40]. Revue trimestrielle, bilingue et multidisciplinaire, “Canadian Diversity/Diversité canadienne” est publiée sous l’égide de l’Association d’études canadiennes. Son directeur, l’historien Jack Jedwab, souligne d’emblée les orientations de la publication en matière de recherche appliquée: “Gérer la diversité est un défi critique ici et ailleurs”, d’où l’importance de traiter “ouvertement [de] ces questions qui ont fait du Canada un leader dans ce domaine” [41]. À cette fin, elle diffuse dès 2002, les études produites notamment dans les colloques tenus par les cinq centres d’excellence Métropolis, dont certaines concernent les enjeux migratoires. Néanmoins, les problèmes liés au financement de la revue semblent motiver l’arrêt de ses activités en 2020.
De cette classification des revues de langue française sur les études migratoires – les généralistes, les spécialisées et les hybrides –, dégageons in fine quelques tendances en constat. Les revues sur les études migratoires en français composent un écosystème où, malgré la pertinence scientifique et la congruence politique du savoir en question, la monoculture est la norme. À l’exception des publications de première génération qui sont nées avant les années 1960, la grande majorité germe d’initiatives de centres de recherche universitaires. Dès lors, elles sont soumises aux mêmes aléas de production: les exigences de la recherche fondamentale sur les plans de l’exhaustivité des données et de leur analyse innovante; la difficile mobilisation de ressources multidisciplinaires et institutionnelles pour la réalisation des études et pour leur validation; les multiples enjeux de la diffusion et de l’accessibilité dans le champ scientifique international; la difficile adéquation du savoir avec les attentes sociales. Il y a aussi ce paradoxe, celui d’un objet de recherche – les migrations – qui, en soi, demande un décentrage du regard pour être pleinement saisi, et des lieux de production de ces études qui demeurent généralement situés dans l’Hexagone. Au-delà des contraintes matérielles de production du savoir, ce paradoxe ressortit probablement – pour évoquer Pierre Bourdieu – de cet “impérialisme de l’universel” de la métropole française se faisant sentir sur les autres pôles des francophonies. Cette “forme d’impérialisme culturel qui prend la forme d’un prosélytisme légitime de l’universel” [42] ferait contre-poids à un autre impérialisme, américain et de langue anglaise celui-là, qui établit son hégémonie dans le champ scientifique international. Il n’en demeure pas moins que, afin d’élargir ses horizons et assurer sa pertinence, la culture savante des écritures en français ne peut marier le savoir sur les études migratoires, sans partir elle-même en voyage dans les francophonies.
[1] Cf. https://journals.openedition.org/hommesmigrations
[2] Angéline Escafré-Dublet, Aux origines de la revue Hommes et migrations : l’association Amana et la création des Cahiers nord-africains (1945-1965), “Hommes et migrations”, 1309 (2015), p. 158.
[3] Félicia Goledzinowski, Le père Ghys et l’alphabétisation, “Hommes et migrations”, 1150 (1992), p. 36.
[4] Philippe Dewitte, 1950-2000. Des Cahiers nord-africains à Hommes & Migrations, “Hommes et migrations”, 1257 (2005), pp. 66-68. Aussi, Christiane Herrero, Une revue, des institutions et des hommes, “Hommes et migrations”, 1257 (2005), pp. 69-72.
[5] [Philippe Dewitte], À nos lecteurs. Éditorial, “Hommes et migrations”, 1221 (1999), p. 1.
[6] Cf. https://www.cairn.info/revue-hommes-et-migrations.htm?contenu=apropos. Site consulté le 25 juillet 2023.
[7] Cf. https://www.iom.int/fr/revue-internationale-de-migration.
[8] António Vitorino, The importance of evidence-based research on migration: Historical reflections and current salience, “Revue internationale de migration/International Migration”, 59 (2021), pp. 269-272.
[9] José M. Ruiz-Funes, Enquête sur les revues de l’immigration et de l’intégration, “La Revue des revues”, 27 (1999), p. 24.
[10] Véronique Petit, Éditorial, “Revue européenne des migrations internationales”, 32-3&4 (2016), p. 7.
[11] Cf. https://journals.openedition.org/remi/.
[12] Revue Européenne des Migrations Internationales (REMI), Éditorial, “Revue européenne des migrations internationales”, 1-1 (septembre 1985), p. 5.
[13] Cf. https://journals.openedition.org/remi/22624. Site consulté le 26 juillet 2023.
[14] J.M. Ruiz-Funes, Enquête sur les revues de l’immigration et de l’intégration, cit.
[15] Catégorisation et classification, enjeux de pouvoir, dir. Marco Martiniello et Patrick Simon, “Revue européenne des migrations internationales”, 21-1 (2005).
[16] Cf. http://www.ciemi.org/ms.html.
[17] Lorenzo Principe, Marie-Antoinette Hily et Christian Rinaudo, Migrations Société: intermédiaire culturel?, “Migrations Société”, 11-66 (janvier-février 1999), pp. 9-30; J.M. Ruiz-Funes, Enquête sur les revues de l’immigration et de l’intégration, cit.
[18] Cf. https://www-cairn-info.acces.bibl.ulaval.ca/revue-migrations-societe.htm?contenu=apropos. Site consulté le 26 juillet 2023.
[19] J.M. Ruiz-Funes, Enquête sur les revues de l’immigration et de l’intégration, cit., p. 21.
[20] Chantal Bordes-Benayoun et Patrick Cabanel, Projet éditorial, “Diasporas. Histoire et sociétés”, 1 (2002), p. 7.
[21] Mathieu Grenet, Isabelle Lacoue-Labarthe et Mathilde Monge, Vingt ans de Diasporas, “Diasporas” [En ligne], 40 (2022), pp. 5-7.
[22] Cf. https://journals.openedition.org/diasporas/.
[23] Marine Bertrand, Olivier Clochard, Julie Lemoux, Mélanie Pénicaud et Sarah Przybyl, Migrinter a 30 ans. Analyses et portraits, “e-Migrinter” [En ligne], 15 (2017), p. 1.
[24] https://journals.openedition.org/e-migrinter/ apropos Site consulté le 31 juillet 2023.
[25] David Lessault et Adelina Miranda, Enseigner les migrations internationales entre perspectives nationales et internationalisation de la formation, “e-Migrinter” [En ligne], 17 (2018), pp. 1-3.
[26] Cf. https://www.entrevues.org/revues/migrance/. Aussi, Sarah Clément, L’association Génériques, “Migrations Société”, 138-6 (2011), pp. 93-98; J.M. Ruiz-Funes, Enquête sur les revues de l’immigration et de l’intégration, cit., pp. 25-26.
[27] Michel Dreyfus, Pourquoi Migrance?, “Migrance”, 1 (1992), p. 5.
[28] Cf. https://pmb.culture.fr/opac_anmt/index.php?lvl=notice_display&id=8769. Site consulté le 28 juillet 2023.
[29] Cf. https://www.adde.be/publications/rde/blog. Site consulté le 28 juillet 2023.
[30] Cf. https://refuge.journals.yorku.ca/index.php/refuge/about. Site consulté le 28 juillet 2023.
[31] Cf. https://www.erudit.org/fr/revues/refuge/. Site consulté le 28 juillet 2023.
[32] Cf. https://refuge.journals.yorku.ca/index.php/refuge/about. Site consulté le 28 juillet 2023.
[33] Cf. https://cesa-scee.ca/revue/.
[34] Cf. http://alterstice.org/.
[35] Cf. https://www.erudit.org/fr/revues/alterstice/. Site consulté le 31 juillet 2023.
[36] Cf. https://journals.openedition.org/alterites/. Site consulté le 31 juillet 2023.
[37] Dominique Vidal et Jocelyne Streiff-Fénart, Cahiers de l’Urmis. Appartenances & Altérités. Éditorial, “Appartenances & Altérités ” [En ligne], 1 (2021), p. 1.
[38] Cf. https://espacesafricains.org/. Site consulté le 31 juillet 2023.
[39] Cf. https://www150.statcan.gc.ca/n1/fr/catalogue/10H7777. Site consulté le 31 juillet 2023.
[40] Cf. https://epe.lac-bac.gc.ca/100/201/300/cdn_diversity/index.html. Site consulté le 31 juillet 2023.
[41] Jack Jedwab, Un nouveau début, “Canadian Diversity/Diversité Canadienne”, 1-1 (2002), p. 2.
[42] Pierre Bourdieu, Universalisme et domination, in Impérialismes. Circulation internationale des idées et luttes pour l’universel, Paris, Raisons d’agir, 2023, p. 41.